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Mesurer l'impact des services d'établissement des immigrants dans le secteur des organismes sans but lucratif

L. Robin Cardozo

Notes d’allocution de
L. Robin Cardozo, chef de la direction, Fondation Trillium de l’Ontario
9th Annual Forum of the Public Policy and Third Sector Initiative (neuvième forum annuel de l'Initiative sur la politique publique et le tiers secteur)
Queen’s University, Kingston, Ontario
Le 20 novembre 2009


Je suis heureux de participer à cet événement et de partager la tribune avec Deborah Tunis et Jim Frideres. À la Fondation Trillium de l’Ontario, nous nous intéressons vivement au thème difficile mais important de ce forum, et je suis très content d'avoir la possibilité de vous proposer quelques observations inspirées par notre expérience.

D'abord, je présenterai très brièvement notre fondation. Ensuite, je donnerai quelques exemples pratiques illustrant la manière dont nous cernons les indicateurs de réussite dans les groupes communautaires. Je conclurai par quelques remarques sur le thème d'aujourd'hui et soulèverai plusieurs questions que nous pourrions aborder pendant la discussion.

Permettez-moi de commencer par un petit aperçu de la Fondation Trillium de l’Ontario. Il s'agit d'un organisme relevant du gouvernement de l'Ontario. Doté d'un très généreux budget de 120 millions de dollars, son rôle consiste à favoriser l'épanouissement de communautés saines et dynamiques dans la province, en renforçant les capacités du secteur des organismes sans but lucratif. Nous accordons quelque 1 500 subventions par an et gérons en tout temps entre 3 000 et 4 000 subventions en cours. Le soutien du précieux travail des organismes d'aide à l'établissement des immigrants a toujours représenté un volet important de notre mission.

Services d'établissement des nouveaux arrivants : indicateurs de réussite tout au long de la démarche
L'établissement des immigrants est un parcours que chaque personne suit de façon très différente, selon son vécu et ses besoins à l'arrivée au Canada. Je peux en témoigner en toute certitude en comparant ma propre expérience en tant qu'immigrant avec celle de mes amis et de mes collègues.

Il peut être utile d'envisager l'établissement dans un nouveau pays comme une démarche continue. Les services d'établissement aident les nouveaux arrivants à cheminer tout au long du processus : acclimatation à la société d'accueil, adaptation aux nouvelles situations et aux nouveaux réseaux sociaux et participation et intégration à la vie sociale, notamment acquisition de la capacité de maintenir une source de revenus stable et de développer un sentiment d'appartenance à sa nouvelle maison.

Essentiellement, ces services sont appelés à éliminer les obstacles susceptibles d'empêcher les immigrants d'atteindre leur plein potentiel.

Au cours de mon intervention, je citerai plusieurs exemples d'initiatives visant les résultats essentiels pour les immigrants à différentes étapes de la démarche susmentionnée.

En réponse aux besoins des nouveaux arrivants et des communautés d'immigrants, le secteur communautaire a mis en place tout un éventail de services novateurs et très divers destinés aux femmes, aux jeunes, aux enfants, aux professionnels formés à l'étranger, aux familles, et ainsi de suite. Parmi les services les plus fréquemment offerts, mentionnons les conseils en matière d'établissement, la formation linguistique et civique, l'aide à l'emploi et le soutien social.

Manifestement, il est question d'un secteur extrêmement complexe, présentant des enjeux très spécifiques.

Comme le montrent les études et l'expérience, les nouveaux arrivants au Canada se heurtent à quatre principaux obstacles à leur réussite :

  1. langue;
  2. emploi, notamment la reconnaissance des titres de compétences;
  3. réseaux;
  4. complexité des services.

En outre, le secteur des organismes sans but lucratif est, lui aussi, aux prises avec des défis importants, à savoir :

  • la capacité organisationnelle;
  • le savoir-faire lié aux évaluations et à la recherche;
  • la collaboration et la coordination des services;
  • la diversité des exigences des bailleurs de fonds.

Maintenant que nous avons établi un cadre général, regardons de plus près les difficultés liées à l'évaluation des résultats dans ce secteur complexe.

Mesurer une intégration réussie n'est pas chose facile : il suffit de penser aux questions de l'attribution des résultats obtenus, de l'application de mesures communes ou du suivi de résultats significatifs à long terme.

Nous serions probablement tous d'accord que le problème le plus important en matière d'établissement au cours des 20 dernières années tient au fait que les immigrants, qui possèdent, pour la plupart, un niveau d'instruction et de qualification élevé, se laissent distancer sur le plan économique par les résidents nés au Canada.

L'Accord Canada-Ontario sur l’immigration (ACOI) a permis de dresser une liste de résultats visés par les programmes d'établissement. Ces résultats s'articulent autour d’effets immédiats, intermédiaires et à long terme pour les clients et pour les organismes qui les servent. À long terme, c'est toute la société canadienne qui bénéficie de l'apport des nouveaux arrivants lorsqu'ils se voient acceptés et intégrés à la vie du pays et participent pleinement à toutes ses sphères : économique, politique, sociale et culturelle.

J'aimerais à présent aborder quelques petites études de cas à la lumière de ces thèmes spécifiques.

Peace Bridge Newcomer Centre, à Fort Erie
L'une des principales conditions de l'établissement réussi consiste, nous le savons tous, à créer un climat accueillant et à offrir aux nouveaux arrivants la possibilité de se sentir, le plus vite possible, membres à part entière de la collectivité.

Ville ontarienne de quelque 30 000 habitants, Fort Erie est le deuxième point d'entrée des demandeurs du statut de réfugié au Canada, après l'aéroport Pearson de Toronto.

Le Peace Bridge Newcomer Centre est le premier organisme canadien de son genre à offrir une solution efficace assurant aux nouveaux arrivants un environnement accueillant et une approche coordonnée aux services essentiels destinés aux réfugiés.

Pour combler les besoins des 400 réfugiés qui frappent à ses portes chaque mois, Fort Erie dispose de ressources plus modestes que celles allouées aux grands centres comme Toronto. Trente pour cent des réfugiés sont des enfants d'âge scolaire, et environ cinq pour cent de jeunes ne sont pas accompagnés d'un adulte.

Le Peace Bridge Newcomer Centre représente un modèle en matière de meilleures pratiques. Ses locaux, qu'il partage avec l'Unité de traitement des cas de réfugiés de l'Agence des services frontaliers du Canada, sont situés directement sur le pont Peace : il est donc littéralement impossible de le manquer en entrant au pays. Tous les réfugiés sont accueillis par un personnel professionnel, qui leur communique une information indépendante sur le processus de demande d’asile. Les enfants reçoivent un dossier de bienvenue. Pendant les entrevues, les plus jeunes peuvent s'amuser dans une aire de jeu surveillée. Au besoin, le personnel du centre aide les demandeurs à trouver un hébergement temporaire. Ceux-ci obtiennent immédiatement des références concernant les cours de langue, les établissements d'enseignement, les programmes destinés aux jeunes et les conseils en emploi dont ils peuvent bénéficier dans la région.

Parmi les résultats les plus spectaculaires, et mesurables, on a constaté que, si la plupart des réfugiés considèrent Fort Erie uniquement comme une porte d’entrée menant à la région du Grand Toronto ou à Montréal, 15 % d'entre eux finissent par s'y installer ou se diriger vers Niagara.

YMCA de la région du Grand Toronto
Depuis de nombreuses années, le YMCA de la région du Grand Toronto est l'un des principaux prestataires de services aux nouveaux arrivants dans la RGT. L'organisme offre quatre services ou programmes principaux destinés aux nouveaux immigrants :

  • Centres d'évaluation et d'orientation linguistiques (ALINC)
  • Centres d'information et d'orientation pour les nouveaux arrivants (NIC)
  • Services destinés à la communauté coréenne
  • Programme de développement du leadership chez les jeunes nouveaux arrivants (NYLD)

En voici les principaux résultats à court terme :

  • Les nouveaux arrivants obtiennent l'accès à une information utile liée au processus d'établissement.
  • Ils acquièrent un niveau de maîtrise de l'anglais suffisant pour atteindre leurs objectifs professionnels et sociaux.
  • Les nouveaux arrivants et leurs familles sont capables de résoudre les problèmes d'établissement à mesure qu'ils surviennent.
  • Ils s’intègrent à des réseaux sociaux d'une collectivité plus large.

Le YMCA utilise plusieurs outils pour déterminer les indicateurs de réussite : certains sont préconisés par le bailleur de fonds, d'autres ont été mis au point à l'interne.

Les statistiques liées aux activités de l'organisme sont rigoureusement enregistrées. Outre les objectifs chiffrables, les activités et les programmes font l'objet de sondages auprès des nouveaux arrivants pour évaluer les principaux aspects généraux des services offerts, notamment :

  • service à la clientèle;
  • pertinence du service;
  • compétence des membres du personnel;
  • environnement physique.

La note globale cible visant les programmes du YMCA destinés aux nouveaux arrivants est fixée à 8 sur 10 pour tous les sondages. À ce jour, la note globale réelle pour l'année en cours est de 8,7. La note la plus élevée accordée à un programme individuel s'établit à 9,6.

À mon avis, il s'agit d'un système d'évaluation très complet. Je sais que certains dans notre secteur cherchent à obtenir un bon rendement et non seulement à produire des résultats. Selon moi, mesurer le rendement du travail avec les nouveaux arrivants peut relever d'une mission impossible, surtout en ce qui concerne les services d'établissement offerts aux premières étapes de la démarche. Un bon système d'évaluation des activités, étayé par des sondages sur la satisfaction de la clientèle, comme c'est le cas au YMCA, est probablement ce qu'on peut encore faire de mieux.

SkillsInternational.ca
Voici un autre exemple extraordinaire de nouveaux efforts de collaboration visant à répondre à un besoin essentiel des immigrants à une étape plus avancée de la démarche de prestation de services.

Au Canada, les professionnels formés à l'étranger restent encore et toujours sous-employés, voire sans emploi, particulièrement en Ontario, qui accueille 60 % de l'immigration du pays.

Dans cette province, le taux de chômage parmi les professionnels diplômés à l’étranger est trois fois supérieur à celui de la population en général. Parmi ceux qui ont trouvé un emploi, moins d'un quart travaillent exactement dans leur domaine, alors qu’environ la moitié occupent un poste sans rapport avec celui-ci.

SkillsInternational.ca est un site Web qui présélectionne les professionnels formés à l'étranger et les met en contact avec les employeurs qui ont besoin de leurs compétences. Il s'agit d'un outil en ligne économique, efficace et, je pense, le premier du genre au Canada. Ce projet a vu le jour grâce aux efforts conjoints de la Waterloo Region District School Board, de WIL Employment Connections de London et des COSTI Immigrant Services de Toronto.

Si les bases de données de CV consultables sur Internet ne sont pas une nouveauté en soi, aucun site consacré exclusivement à la mise en valeur des compétences des professionnels ontariens formés à l'étranger n'avait encore été mis en ligne. Les organismes partout en Ontario qui mettent les immigrants en rapport avec le marché du travail peuvent désormais afficher les CV de candidats qualifiés et présélectionnés. Les employeurs ont la possibilité d'effectuer diverses recherches selon les critères pertinents, notamment les compétences, l'expérience et la formation. 

Par ailleurs, la maîtrise insuffisante des techniques d'entrevue représente un handicap majeur pour les immigrants qualifiés qui cherchent à percer le marché de l'emploi canadien, hautement concurrentiel.

Grâce à une subvention de la FTO, le site Web de Skills International s'est doté d'un logiciel unique permettant de préparer les candidats à une entrevue d'embauche. L'outil aide les professionnels ontariens diplômés à l'étranger à acquérir des techniques d'entrevue adaptées au marché canadien.

Ce nouveau logiciel engage les candidats à visiter fréquemment le site de Skills International, un avantage supplémentaire, dans la mesure où cela fournit aux employeurs potentiels une information actualisée.

Prévisions pour la 1re année : 5 000 candidats utilisant le site de SI et 500 candidats ayant trouvé un emploi par le truchement du système.

Résultats de la 1re année : 6 500 candidats inscrits dans le système et 900 candidats ayant trouvé un emploi.

Alors que le nombre d'inscriptions constitue une mesure de la réussite, ce sont les 900 nouveaux arrivants ayant décroché un emploi qui représentent un résultat significatif.

Passeport pour ma réussite, Regent Park, Toronto
Créé et mis en place dans le quartier Regent Park de Toronto par le Centre de santé communautaire de Regent Park, le programme Passeport pour ma réussitemc repose sur un modèle efficace ayant fait ses preuves. Je suis fier que la FTO a joué un rôle catalyseur dès le premier jour de l'existence de ce programme. Ce dernier avait pour mission d'aider les jeunes issus de communautés économiquement défavorisées à réaliser leur plein potentiel en fréquentant l'école, en évitant de l'abandonner, en obtenant leur diplôme et en poursuivant des études postsecondaires.

Le programme propose quatre activités essentielles : soutien scolaire, ou tutorat; soutien social, ou mentorat; soutien financier, comme des billets d'autobus gratuits offerts sous réserve de l'assiduité, ainsi que des bourses d'études postsecondaires; et soutien de sensibilisation, avec la participation de professeurs et d'organismes communautaires.

Les résultats obtenus sont mesurables et se sont avérés révolutionnaires. En effet, de septembre 2001 à ce jour, à Regent Park :

  • 95 % des jeunes admissibles en âge de fréquenter le secondaire se sont inscrits au programme.
  • Le taux de décrochage est passé de 56 % à 10 %.
  • L'absentéisme scolaire a diminué de 50 %.
  • Le taux d'inscription à des établissements d'enseignement postsecondaire est passé de 20 % à 80 %.

Une étude bénévole réalisée par le Boston Consulting Group (BCG) a fait état d'une bonne rentabilité de l'investissement pour la société, d'une mise au point d'un modèle de financement public-privé favorisant l'expansion et de l'acquisition d'un bon potentiel assurant la croissance du programme.

Environmental Volunteer Network
Les études et l'expérience font également ressortir l'importance du rôle que les institutions religieuses, culturelles et sportives jouent dans l'intégration des nouveaux arrivants. La participation à la vie de la collectivité par l'intermédiaire d'un tel organisme, généralement à titre bénévole, peut être un premier pas sur la voie de l'intégration à l'ensemble de la société d'accueil.

En devenant bénévoles dans un organisme ouvert aux immigrants, comme une paroisse ethnique ou un programme culturel, les nouveaux arrivants obtiennent la possibilité de nouer des liens sociaux importants.

Le Environmental Volunteer Network est le fruit de la collaboration entre l'OCASI et l’Office de protection de la nature de Toronto et de la région dans le but de mettre en rapport des organismes prodiguant des services sociaux et d'établissement avec le secteur environnemental. Objectif : offrir aux nouveaux arrivants une meilleure possibilité de contribuer à la protection de l'environnement de l'Ontario, de recevoir une formation et de faire du bénévolat.

Voici quelques résultats de ce programme à ce jour :

  • Il a permis de former 770 bénévoles.
  • Il a mené à l’établissement d’un réseau formel réunissant 23 organismes environnementaux.
  • Il a organisé un salon de l'emploi avec la participation de 28 organismes environnementaux.
  • Quatorze bénévoles ont trouvé un emploi dans le domaine environnemental : un résultat inattendu.

Depuis, ce programme est devenu un projet de grande envergure financé par le gouvernement. Il s’agit du programme de mentorat visant les spécialistes de l’environnement (M2P), dirigé par l’Office de protection de la nature de Toronto et de la région. Il offre les services de mentorat, un atelier sur les compétences techniques et un emploi rémunéré de 3 à 12 mois au sein d'un organisme d'accueil. Actuellement, quarante spécialistes de l’environnement diplômés à l'étranger bénéficient d'un tel emploi, qui durera 12 mois.

Observations et défis
J'aimerais conclure mon intervention par quelques observations de synthèse basées sur les exemples susmentionnés et notre travail à la Fondation.

  1. Le secteur ontarien de l'établissement des immigrants est diversifié et complexe.
  2. Voici quelques-uns des défis auxquels fait face ce secteur :
    capacités restreintes;
    collaboration limitée;
    coordination insuffisante.
  3. Souvent, les bailleurs de fonds accordent un financement pour une période limitée tout en s'attendant à des effets à long terme. La détermination et l'évaluation de ces effets dans un tel environnement ne sont pas aisées.
  4. Les bailleurs de fonds ont des exigences différentes quant à la présentation des demandes, à la préparation des rapports et à l'évaluation de l'impact.

À la lumière de ces observations, les gouvernements, les responsables politiques et les bailleurs de fonds doivent, à mon avis, se poser les questions suivantes :

  • Fait-on preuve de réalisme en voulant attribuer les résultats à une initiative spécifique?
  • Les prestataires de services et les bailleurs de fonds utilisent souvent des mesures différentes : est-ce constructif?
  • Les systèmes de suivi des résultats sont souvent contraignants : les avantages obtenus justifient-ils toujours les coûts engagés?
  • Qui peut et doit effectuer les évaluations? Quoi évaluer exactement? Est-ce la responsabilité des bailleurs de fonds ou celle des prestataires de services? Devrions-nous financer les universitaires pour qu'ils réalisent des évaluations valables? Nos attentes sont-elles réalistes?
  • Existe-t-il une collaboration appropriée entre les prestataires de services – et entre les bailleurs de fonds – relativement à ces enjeux?

Je ne m'attends pas à ce que nous répondions à toutes ces questions aujourd'hui, dans cette salle. En revanche, je crois que nous devrions continuer d'explorer des réponses en unissant nos efforts pour améliorer le travail important des organismes canadiens sans but lucratif qui offrent des services d'établissement aux immigrants.


 



La Fondation Trillium de l’Ontario relève du gouvernement de l’Ontario.